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Les femmes dans l’entrepreneuriat

 

Quelques chiffres

Ce n’est une surprise pour personne de dire que les femmes sont sous-représentées dans le monde de l’entrepreneuriat. En 2019, la part des femmes à la tête des entreprises s’élève à seulement 27,2%, d’après l’indice entrepreneurial français Bpifrance 2018. Et un rapport du CESE d’octobre 2020 (Conseil Economique, Social et Environnemental) montre que 23% des femmes s’inscrivent dans une démarche entrepreneuriale contre 37% des hommes en 2018.

 

Pourquoi ?

Un point plus méconnu en revanche est celui des raisons profondes de cette sous-représentation des femmes dans le milieu entrepreneurial, autres que celles que l’on a l’habitude d’entendre. À la suite d’une enquête du CESE en 2013, un plan interministériel avait fixé l’objectif d’atteindre 40% de femmes parmi les créations d’entreprises ; objectif aujourd’hui loin d’être atteint, malgré des progrès depuis les années 2010. En dépit du plan pour l’entreprenariat féminin lancée par l’Etat français et en dépit de l’évolution progressive des mentalités, les inégalités entre la gente masculine et féminine dans l’entrepreneuriat et à la direction des entreprises restent ainsi grandes. Mais quels sont donc les facteurs profonds à l’origine d’une telle disparité ? Et surtout quels leviers d’action sont aujourd’hui envisageables pour inverser cette tendance ?

 

Interview d’une entrepreneure

Au cours de la réalisation de cet article, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Melissa Muzeau, cofondatrice de Sporttesting l’an dernier, que je remercie à nouveau chaleureusement. Sporttesting est une structure innovante qui évalue les performances de sportifs professionnels mais aussi amateurs, dans le but d’optimiser leurs capacités physiques et de les préparer de manière optimale aux compétitions et évènements sportifs. Melissa Muzeau nous parlera donc dans cet article de son parcours et de son ressenti dans le milieu entrepreneurial et dans le monde du sport et des sciences en tant que femme.

 

Une différence entre entrepreneuriat féminin et masculin ?

Avant de s’intéresser aux raisons profondes de la sous-représentation des femmes dans le milieu entrepreneuriale, faisons d’abord un tour d’horizon sur l’entrepreneuriat de nos jours en France.

Outre le fait que les femmes soient aujourd’hui moins représentées que les hommes, on peut également établir plusieurs autres distinctions entre entrepreneuriat féminin et masculin.

 

Les femmes entreprennent différemment

Un profil d’entreprises créées par des femmes semble se dessiner bien qu’il ne faille pas en faire une règle générale. Les femmes créent en effet, par exemple, des entreprises en moyenne plus petites d’après une étude du CESE en 2009. L’Insee précise d’ailleurs à ce sujet que « la part des femmes parmi les indépendants et dirigeants salariés diminue avec la taille de l’entreprise ». Il s’agit aussi souvent de projets nécessitant moins de capital au lancement et moins de salariés. Pour autant, même si l’on peut établir une distinction entre les entreprises créées par des femmes et celles créées par des hommes, le performance est au rendez-vous des deux côtés. Les femmes réussissent en effet tout autant que les hommes dans leur projet de création d’entreprise, voir même plus lorsqu’il s’agit de comparer les performances financières de leurs entreprises.

 

Les entreprises créées par des femmes financièrement plus performantes ?

Plusieurs études tendent en effet à montrer que les entreprises dirigées par des femmes seraient plus performantes. Par exemple, en 2015, une étude du « Women Equity » montre que parmi les 32000 PME françaises étudiées, comparées par secteur et par classe de chiffres d’affaires, celles dirigées par des femmes sont « surperformantes ». Une autre étude, datant de 2018, montre que la performance des startups (mesurée par le chiffre d’affaires) créées par des femmes est supérieure à celle des startups fondées par des hommes (Why Women-Owned Start-ups Are a Better Bet, juin 2018). On peut donc affirmer que les entreprises fondées par des femmes sont tout aussi performantes, bien que moins nombreuses et en général plus petites que celles créées par les hommes, voire même plus performantes.

 

Des motivations différentes entre femmes et hommes quand il s’agit d’entreprendre

 

Si l’on cherche à savoir dans l’ensemble des personnes ayant déjà envisagé de créer une entreprise, combien sont des femmes, on se rend compte qu’elles sont aussi nombreuses que les hommes. Mais lorsque l’on mesure la part de femmes dans l’ensemble des personnes ayant concrétisé leur projet entrepreneurial, les femmes sont bien moins nombreuses.

 

On note d’ailleurs des motivations quelque peu différentes entre hommes et femmes lorsqu’il s’agit de créer une entreprise. Les femmes semblent davantage motivées par un projet à fort impact social, en accord avec leurs valeurs. J’ai d’ailleurs pu recueillir l’avis de Melissa Muzeau à ce sujet et qui elle-même affirme avoir voulu « créer quelque chose [d’elle]-même pour pouvoir véhiculer [ses] propres valeurs. »

Une autre raison est celle de vouloir être autonome en créant leur propre emploi et donc de contourner ce fameux « plafond de verre. »

 

Quels sont les freins, conscients ou inconscients, auxquels les femmes se heurtent ?

Maintenant que l’on a fait état de l’entrepreneuriat en France, intéressons-nous désormais aux raisons du moindre nombre d’entrepreneures.

 

 

Des métiers genrées dans les esprits et une pression des pairs importante

Depuis l’enfance, filles comme garçons intériorisent les stéréotypes de genre liés à l’orientation, que ce soit via leur famille, leurs professeurs et professeures, ou leurs conseillers et conseillères d’orientation. La transmission de ces stéréotypes n’est pourtant pas toujours volontaire et consciente ; ce qui explique que ces stéréotypes soient à ce point ancrés dans les sociétés.

Lorsque vient le choix de l’orientation, les jeunes filles sont d’autant plus freinées à s’engager dans des voies préparant à des métiers majoritairement masculins, qu’elles ne sont pas toujours bien accueillies dans ces formations, rien que d’un point de vue matériel (problèmes d’ergonomie des équipements et des vêtements, locaux et sanitaires non prévus pour des femmes).

Un autre obstacle qui apparait leur du choix de l’orientation est celui de l’avis de leurs pairs sur leurs choix d’orientation. Les femmes entrepreneures ont souvent du mal à construire leur légitimité aux yeux de leurs proches lorsqu’elles se lancent dans leur projet. Or le soutien et la reconnaissance du conjoint et/ou de  la famille est un facteur de succès non négligeable dans la réussite d’un projet entrepreneurial.

 

Melissa Muzeau m’a d’ailleurs fait part de son ressenti sur l’influence que sa famille avait pu avoir lorsque que je lui ai demandé comment elle avait vécu ses débuts dans le monde de l’entrepreneuriat : « ça n’a pas été forcément très simple, parce que dans ma famille on n’est pas du tout issu de l’entrepreneuriat. Ce sont des personnes qui sont salariés. Donc en rentrant en France, après mon stage aux Etats-Unis, c’était un petit peu acquis que je prenne le travail qui m’étais proposé là-bas et que je sois salariée. Donc quand j’ai commencé à vouloir rester dans ma chambre pour développer mon projet, sans être payée, en travaillant 50 heures dans ma semaine sur un projet sans retour direct, ça a été compliqué à percevoir par mon entourage. »

 

Ces stéréotypes, appliqués à l’ensemble des métiers, se retrouvent de la même manière dans l’entrepreneuriat. Dans les représentations de l’imaginaire collectif, le monde de l’entrepreneuriat est majoritairement associé aux hommes. Les femmes ont donc tendance à moins se projeter dans le projet d’une création d’entreprise. D’après l’étude « tour de France de l’entrepreneuriat féminin », qui date de 2019, et réalisée par le Lab’ « Bouge ta boîte » et la chaire « Femmes et renouveau économique » de Grenoble Ecole de Management, seules 45,55% des femmes entrepreneures interrogées étaient en mesure de citer un exemple d’une femme entrepreneure qui les inspire ; chiffre qui est pourtant paradoxal puisque ces femmes baignent dans le monde de l’entrepreneuriat. Les parcours de femmes restent d’ailleurs eux moins médiatisés.

 

Cette représentation collective de l’entrepreneuriat conduit ainsi les femmes à s’auto-censurer voire même à ne tout simplement pas s’imaginer capable de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale.

 

Un manque de confiance en elles, conséquence de cet imaginaire collectif

 

Une autre des raisons profondes de cette sous-représentation des femmes dans le milieu entrepreneurial est cette confiance beaucoup moins importante chez les femmes que chez les hommes. Dans une étude, l’ADIE (Association pour le droit à l’initiative économique) montre que 35% des femmes interrogées estiment manquer des compétences dont elles auraient besoin pour créer leur entreprise, contre 23% des hommes interrogés.

 

Lors de l’interview que j’ai réalisée avec Melissa Muzeau, elle m’a elle-même confié : « si j’avais été toute seule je ne sais pas si j’aurais osé de la même façon ». Et finalement, de manière générale, les femmes ont tendance à combler ce manque de confiance par des efforts et du travail supplémentaires. Melissa le constate d’ailleurs depuis qu’elle s’est lancée dans l’entrepreneuriat : « il faut redoubler d’efforts pour faire ses preuves. C’est-à-dire que tu as  moins d’excuses si jamais tu te plantes. C’est un peu la sensation que j’ai. J’ai l’impression que ça pourrait être stéréotypé si jamais tu te plantes. Donc je comble cette sensation par du travail, du travail et du travail. ».

 

De même, les femmes sont nettement plus enclines à avoir peur des risques associés à l’entrepreneuriat, comme celui de perdre son revenu et que leur vie familiale en pâtisse. Une autre enquête de l’ADIE montre que 40% des femmes et des entrepreneures craignent le surendettement et la faillite de leur entreprise.

De manière générale, les femmes ont donc tendance à s’autocensurer. Melissa Muzeau est d’ailleurs aussi de cet avis : « il y a pas mal de barrières que l’on se met nous-mêmes en tant que femme et notamment dans le milieu du sport. On peut parfois ressentir cette peur d’être jugée parce que tu es une femme quand tu entres en relation avec quelqu’un, alors qu’on a peut-être autant à apporter qu’un tel à côté de toi. »

 

La France, en retard sur l’égalité hommes-femmes dans le monde de l’entrepreneuriat ?

 

Si l’on en croit le rapport du GEM (Global Entrepreneurship Monitor) de 2019 (portant sur des valeurs de 2018), on se rend compte que la France est en retard sur la part de femmes dans le milieu entrepreneurial. En effet, en France, 5.3% des femmes de la tranche d’âge 18-64 ans se situent dans une démarche entrepreneuriale, contre 7% des hommes, alors qu’en Amérique du Nord, on compte respectivement, 13,6% de femmes et 17,7% d’hommes, et au Canada, 17% et 20,4%.

 

Paradoxalement, au sein de l’Europe, la France n’est pas le pays le plus en retard. Par exemple, en Suède ce sont seulement 4% des femmes contre 9,5% des hommes qui s’inscrivent dans une démarche entrepreneuriale. Cette vision commune selon laquelle l’Europe du Nord est en avance sur ce genre de question n’est donc pas confirmée ici, d’autant plus qu’en Allemagne ce sont seulement 3.3% des femmes contre 6.6% des hommes. Paradoxalement, en Espagne les taux sont élevés et relativement proches entre hommes et femmes : 6% des femmes et 6.8% des hommes.

 

L’expérience de Melissa Muzeau illustre finalement bien cet écart de mentalité entre la France et les Etats-Unis. En effet, avant son stage qu’elle a réalisé dans le Kansas aux Etats-Unis, elle ne se projetait absolument pas dans ce milieu : « je pense qu’aux Etats-Unis, il y a beaucoup cette culture du travail, cette idée selon laquelle quand tu travailles, tu auras des résultats. Et depuis que je suis jeune, je me suis toujours dit que je n’avais pas de talent, que je savais simplement travailler énormément. Et j’ai compris aux Etats-Unis que c’était peut-être cette capacité à travailler beaucoup qui faisait mon talent. C’est ce qui a débloqué les choses dans ma tête et qui m’a fait « oser ». »

L’Etat et les institutions publiques ont-elles un rôle à jouer ?

 

Même si la France a entamé des actions pour soutenir l’entrepreneuriat féminin plus tardivement que ses voisins de l’autre côté de l’Atlantique, soit dans les années 2010, les actions sont aujourd’hui nombreuses pour tenter d’augmenter la part de femmes dans le monde de l’entrepreneuriat.

2013 a marqué un tournant en termes d’engagement public avec le « plan de développement de l’entrepreneuriat féminin » après la création en 2006 du FGIF (« Fonds de garantie pour la création, la reprise ou le développement d’entreprise à l’initiative des femmes ») suite à un accord entre l’Etat et la Caisse des dépôts et consignations (CDC) et après le plan « Entreprendre au féminin » de 2012 qui fixait l’objectif d’une augmentation de 10 points pour le taux d’entrepreneures en France (atteindre 40% en 2017). Trois axes donnés avec ces plans : « Sensibiliser, orienter et informer ; renforcer l’accompagnement des créatrices ; faciliter l’accès des créatrices au financement ». Le budget alloué à la mixité professionnelle entre les femmes et les hommes et à l’entrepreneuriat des femmes ne s’élève qu’à 2,2 millions d’euros.

Quelles sont les limites de l’action publique ?

 

Malgré l’évolution de la politique publique et la prise de conscience de la nécessité d’encourager l’entrepreneuriat des femmes depuis les années 2010, ces dernières sont toujours confrontées au « plafond de verre » et les progrès en la matière semblent stagner. Cela est-il le signe des limites de l’action publique ?

 

S’il apparaît évident qu’il faille continuer de mener la politique publique en place, il faut semble-t-il la renforcer et la compléter par des actions sur l’ensemble de l’écosystème entrepreneurial.

A ce titre, le CESE a émis différentes recommandations dans son rapport « L’Orientation des jeunes » en avril 2018. Le Conseil Economique Social et Environnemental recommande en effet de former et sensibiliser les personnels enseignants ainsi que la communauté académique. Il préconise également de mettre en place une attestation « égalité femmes-hommes » dès le collège après une sensibilisation autour de la question des inégalités hommes-femmes. Un autre point essentiel sur lequel le CESE conseille d’insister est de développer la culture d’entreprise dans l’enseignement primaire et secondaire, afin que les élèves aient une meilleure connaissance des métiers, et notamment que les filles soient davantage informées sur des secteurs d’activité ayant tendance à être « masculins ». Pour reprendre les termes du CESE, il s’agit de « découvrir le monde professionnel dans sa diversité […] et de dépasser les préjugés sur certains métiers. » Cela passe notamment par un renforcement des liens entre la sphère éducative et les acteurs et actrices qui se mobilisent pour lutter contre les représentations genrées des métiers (organisations professionnelles par exemple).

 

Enfin, mieux valoriser les modèles d’entrepreneures est capital. Multiplier les exemples de réussite entrepreneuriale au féminin contribue à briser ces clichés dans l’imaginaire collectif des jeunes. Il ne s’agit pas pour autant de montrer uniquement des modèles de réussite « extrême », qui peuvent finalement décourager plus que stimuler les jeunes filles. « La mise en avant de femmes rôles modèles doit donc intégrer cette multitude de profils d’entrepreneures afin de créer de nouvelles représentations sur ce qu’est l’entrepreneure et ce qu’est son histoire, ses aspirations, son management, sa vision de la réussite » écrivent Typhaine Lebègue, Stéphanie Chasserio et Sophie Gay Anger dans leur ouvrage « Parcours de femmes entrepreneures en France ».

D’autres actions de fond à mener ?

 

 

Il est question, à travers ces actions de fond, de cibler et d’impliquer l’ensemble des acteurs de l’environnement entrepreneurial. C’est ici le point le moins développé à l’heure actuelle. Et comment concrètement mobiliser tout cet environnement entrepreneurial ?

Il faut tout d’abord créer un écosystème favorable aux entrepreneures qui, souvent, rencontrent beaucoup plus d’interlocuteurs hommes lors de leur aventure entrepreneuriale. Les établissements bancaires sont, de ce fait, souvent biaisés. Les équipes décidant du financement devraient ainsi veiller à respecter la parité, et il faudrait former les personnes sujettes à être en contact d’entrepreneures pour les mettre en garde contre ces biais.

 

Appliquer le principe d’éga-conditionnalité aux aides publiques est aussi un projet à mener si l’on veut soutenir les entrepreneures. Par éga-conditionnalité, on entend l’adoption d’une approche qui est attentive au genre pour toutes les subventions publiques, ici en faveur de l’entrepreneuriat. Le but est de s’assurer d’une équirépartition des aides entre hommes et femmes.

Les régions doivent également être davantage mandatées pour piloter et contrôler l’avancée des progrès en la matière.

Ainsi, le chemin est encore long avant un égalité parfaite entre hommes et femmes dans le milieu de l’entrepreneuriat. Mais les choses bougent et avancent dans le bon sens !

Je finis cet article sur ces mots de Melissa Muzeau : « Je pense que ce qui me plait dans l’entrepreneuriat au féminin dans le monde du sport, c’est justement qu’il y a peu de femmes qui osent. Faire les choses différemment et briser un peu les codes. Se différencier et sortir du lot c’est aussi ce qui m’anime dans ma quête au succès. »

 

Alors Mesdames, osez le défi !